Sade le Féministe ! – Entretien avec Marie-Paule Farina 2/3

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 Vous venez de sortir aux éditions François Bourin un excellent livre sur « Sade et ses femmes ». C’est la première fois que l’on aborde enfin, positivement, le sujet. Comment êtes-vous arrivée à cette conclusion que Sade n’est absolument pas misogyne ?

Dans les années 80 dans une émission sur la littérature érotique Michel Pollac affirmait : « Sade, ce n’est pas pareil, c’est de la philosophie. » et s’il donnait la parole à une femme, Noelle Chatelet, pour défendre Sade, c’était pour le faire passer du statut bien peu sympathique de pornographe apologiste du crime à celui plus convenable de philosophe, mais ni la pornographie, ni la philosophie n’étaient, au XVIIIe siècle, et cela a peu changé depuis, destinées aux femmes. Le territoire féminin par excellence était et est toujours celui du roman. Rousseau écrit, explicitement, « la nouvelle Héloïse » pour les femmes et sa préface théorique pour les hommes et qu’on le veuille ou non, Sade qui adore le théâtre et la philosophie, se définit avant tout comme romancier. Pourquoi l’oublier ? Ces dernières années encore, Jean Baptiste Jeangène Vilmer, qui écrit un excellent livre sur Sade philosophe, refuse de voir le Sade romancier. Pour moi, et cela s’est d’emblée imposé à moi comme une évidence, Sade,  l’auteur des 120 journées, « le livre le plus immoral que l’on ait jamais écrit », ainsi le définit-il lui-même, était ou était aussi un homme et un romancier sensible, délicat capable de m’émouvoir et que je pouvais suivre à la trace aussi bien dans sa correspondance que dans son œuvre. Chaque fois (j’en ai fait et refait l’expérience), qu’une scène un peu trop « réaliste » du roman que je lisais commençait à produire chez moi une réaction de recul, un début de dégoût, chaque fois, quelques lignes plus loin je trouvais une note, un détail qui détruisait cet effet de réalité et redonnait à tout cela son caractère comique ou burlesque. Peut-on continuer à sentir l’odeur de roussi des chairs brûlées par une poêle posée sur les reins d’une femme, quand, en note (encore faut-il que l’éditeur place la note sous le texte et non à la fin du chapitre), Sade donne la recette des crêpes : « crêpe: espèce d’omelette très mince et qui se mange au sucre » ? Comment ne pas rire d’une abominable orgie, caprice d’Olympe Borghèse, quand elle nécessite de tels figurants : « un eunuque, un hermaphrodite, un nain, une femme de quatre-vingt ans, un dindon, un singe, un très gros dogue, une chèvre et un petit garçon de quatre ans, arrière-petit-fils de la vieille femme »[1]?

Grossier Sade ?  Dès mes premières lectures j’ai eu l’impression qu’un romancier délicat me prenait par la main et, comme il le dit effectivement dans la préface de la nouvelle Justine, tentait de me guider pour m’apprendre à transformer les cauchemars et les éventuels traquenards de l’existence en contes ne pouvant effrayer que des femmes et des enfants naïfs. Flaubert dit que, très jeune, c’est chez Sade qu’il a fait l’apprentissage du grotesque, quand j’ai lu cette lettre de Flaubert et tant d’autres de celui que ses amis surnommaient Minski et qui se reconnaissait plutôt dans le personnage de Bandole, je me suis sentie moins seule, mais si Flaubert et ses amis connaissent sur le bout des doigts l’œuvre de Sade, achetée sous le manteau, et en rient ensemble, ce rire reste masculin. Au XIXe, Swinburne et Flaubert lisent Sade à haute voix, comme me semble-t-il, il faut le lire, mais entre hommes, entre hommes seulement. Il y a quelques jours, Anne-Catherine Blanc, écrivain et amie me racontait que, jeune professeure nommée dans les Ardennes il y a quelques décennies, elle participait à une sorte de réseau de jeunes profs fauchés qui se retrouvaient pour repeindre ou retapisser les appartements qu’ils louaient et pour se donner du cœur à l’ouvrage, l’un ou l’une, chaque fois, était désigné pour lire à haute voix, sur le ton d’un jury d’agrégation, la philosophie dans le boudoir ou Justine. La tradition s’est donc maintenue, discrètement, avec la mixité en prime au XXe siècle. Attention, qu’il n’y ait pas de malentendu, on ne rit pas de Sade comme le croyait Swinburne, on rit avec Sade et cela c’est ce qu’apprend la publication et la lecture de sa correspondance (ni Flaubert, ni Swinburne n’avaient lu la correspondance de Sade). « On est en prison et on a besoin d’être dissipé » répète-t-il sans cesse à sa femme. « Même les choses les plus monotones peuvent être écrites gaiement ». Non, la lecture de Sade n’est pas monotone pour le lecteur ou la lectrice à l’affut de la petite différence, de la petite délicatesse et qui ne se contente pas de survoler ce qu’il lit comme une suite insupportablement sérieuse ou ridicule de scènes pornographiques, de dissertations philosophiques et de tortures.

Michel Onfray, qui rejette et l’homme, « petite frappe », et l’œuvre de Sade: « tirades philosophiques » tombant « comme des cheveux sur la soupe », entre « deux pets, trois étrons et des flots de foutre »[2], fait une lecture grossière d’un texte délicat. S’il y a, comme dit Sade « des miroirs qui rendent beau l’homme contrefait », il y a malheureusement aussi des miroirs qui rendent contrefait l’homme le plus aimable.

Jean Paulhan affirmait : « Sade, c’est Justine. », Maurice Lever, avec autant d’assurance, dit, « naturellement, Sade, c’est Juliette. » Dans le roman philosophique, de la même manière les grandes figures sont des figures féminines. Des femmes, toujours des femmes mais ni toujours victimes, ni toujours sympathiques, « On nous avait fait dans Justine, la mauvaise chicane de n’avoir introduit sur la scène que des scélérats masculins. Nous voici, grâce au ciel ! à l’abri de ces reproches désolants. Hélas ! Le mal, l’une des premières lois de la nature, se manifeste à peu près d’une manière égale sur toutes les productions de la nature. »[3]

Sade affirme cela dans Juliette après avoir affirmé le contraire dans Justine mais, quoi qu’il en dise et quoi que lui aient appris les spectacles terrifiants de la Révolution : les tricoteuses, assistant impassibles aux exécutions, et les Parisiennes que, dit-il, il a vu défiler aux Tuileries pour regarder les cadavres mutilés des Suisses qui avaient défendu le roi le 10 août, il continue à penser que la sensibilité, cette qualité qu’il a eu si peur de perdre à Vincennes ou à la Bastille, préserve, plus souvent ou plus longtemps, les femmes que les hommes, du crime. Juliette doit suivre toute une école d’insensibilisation pour se hausser au niveau d’un Saint-Fond ou d’un Noirceuil et si elle est obligée de se sauver en Italie c’est pour échapper à l’ire de Saint-Fond, le ministre, qui l’avait recrutée car il la croyait à tort « capable de tout faire » alors qu’elle n’était capable que de tout imaginer.

De la même manière dans Aline et Valcour, Léonore « la femme philosophe », le personnage le plus complexe du roman pourrait facilement, elle en a les moyens intellectuels, raisonner ses crimes et laisser libre cours à ses passions mais elle aime Sainville et c’est cet amour, qu’aucun des « philosophes scélérats » de Justine et Juliette n’éprouve pour qui que ce soit, qui fait la différence. Même la Durand, l’effrayante sorcière, osera, par amour, confier sa vie à Juliette. Aucun personnage féminin n’est, me semble-t-il, totalement mauvais dans l’œuvre, comme si, gardant une sorte de galanterie, Sade ne parvenait pas à accabler ses héroïnes, et j’avoue que cela, dès le début, m’a amusée et m’a permis, aussi, de voir combien Sade s’amusait en écrivant. Peut-être, est ce dans la philosophie dans le boudoir que cela est le plus manifeste : « Je suis un animal amphibie, affirme Mme de Saint-Ange au début de la philosophie dans le boudoir, j’aime tout, je m’amuse de tout, je veux réunir tous les genres. »[4]

Je crois vraiment que Sade, comme Mme de Saint-Ange, « réunit tous les genres », peut-être du fait de son homosexualité, peut-être du fait de son imagination, il a toujours été capable de se mettre à une place qui n’était pas la sienne et de faire croire au « réalisme » de ses portraits féminins ou masculins et de ses « tableaux » les plus fantaisistes.

L’excellent livre de Marie-Paule Farina 

Marie-Paule Farina, Sade et ses femmes, correspondance et journal

Edi­tions Fran­çois Bou­rin, Paris, 2016, 298 p.

ISBN-13: 979-1025201855

[1] Juliette 10/18 t2 p428

[2] Les ultras des lumières livre de poche p285

[3] Juliette 10/18 t3 p258

[4] La philosophie dans le boudoir folio p40

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