Entretien avec Marie-Paule Farina sur Sade et les femmes 1/3

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Comment vous est venue cette passion pour le marquis de Sade ?

 La littérature érotique m’ennuie, la pornographie m’attriste, et j’ai écrit et lu tant de dissertations de philosophie que le genre me fait fuir. Pourquoi donc ai-je lu Sade, un Sade tout auréolé de ses deux réputations : celle de sadique découpant des boutonnières dans la chair fragile des femmes et celle de philosophe raisonnant ses pires crimes ?

Le jour où j’ai entendu le rire de mon fils adolescent lisant le « Discours contre Dieu », montage d’extraits de dissertations philosophiques de Justine et Juliette effectué par Gilbert Lely, le jour où, peu de temps après, ouvrant l’anthologie de textes de Sade publiée en 1909 par Guillaume Apollinaire, j’ai lu les quelques lignes qui, dans la philosophie dans le boudoir précédaient le pamphlet « Français encore un effort pour être républicains », j’ai été prise d’un fou-rire qui, des décennies après, ne s’est pas éteint. J’avais lu, bien sûr, le pamphlet et l’avais lu comme un très sérieux texte ultra révolutionnaire, ultra égalitariste et là, trois petites lignes en renversaient le sens.

« Mme de Saint-Ange : Voyons. (elle lit.) Français, encore un effort si vous voulez être républicains. Voilà, sur ma parole, un singulier titre… Sors, Augustin ; ceci n’est pas fait pour toi ; mais ne t’éloigne pas ; nous sonnerons dès qu’il faudra que tu reparaisses. »

Sade m’avait roulée dans la farine. Peut-on prendre au sérieux un pamphlet égalitariste dont on met soigneusement à l’abri les oreilles des domestiques ? Je n’allais plus me fier qu’à moi, jeter les extraits au feu et partir à la recherche de l’œuvre, de l’œuvre au complet.

Très vite je perçus la diversité incroyable des textes de Sade : théâtre, roman philosophique, récits de voyage, contes, très vite j’eus un faible pour Justine et Juliette et pour cet homme écrivant une première, une deuxième, une troisième Justine, passant du petit conte écrit à la Bastille sous l’Ancien Régime à l’immense et scandaleuse nouvelle Justine de 1797 puis à la flamboyante Juliette qui l’envoya directement à l’hospice de Charenton jusqu’à sa mort.

Très vite j’admirais le courage d’un homme, emprisonné sous tous les régimes, qui loin de pleurer et de se plaindre, loin d’adopter un comportement de victime réussissait à faire peur aux bourreaux eux-mêmes en leur écrivant en quelque sorte leur Bible. Mais qui était-il donc ?

Dans les œuvres complètes publiées par JJ Pauvert et Gilbert Lely, merci à eux, la correspondance est complétement éclatée et incomplète mais elle est là pour qui veut la lire (en Pléiade pas de correspondance) mais il semble que bien peu de personnes en aient éprouvé le désir. Pourtant c’est dans cette correspondance que j’ai trouvé la confirmation du fait que si je riais en lisant Sade c’est parce que mon très sérieux marquis était et avait toujours été quelqu’un qui aimait chanter, plaisanter, rire, faire rire, imiter et comme il le dit lui-même s’adonner à l’art de « la contrefaction ».

Quand Milli Rousset le distrait de Vincennes par quelques leçons de provençal, il lui dit ne rien connaître au provençal de bon ton parce qu’il ne l’a parlé qu’avec les paysans de la Coste et de Mazan «  il est impossible, jusqu’à ce que vous m’ayez bien appris, que mon style et mon langage puissent être autre chose que du bas comique; il ne peut que faire rire. »

Quand il écrit à La Jeunesse, c’est en langue des Halles, et dans leur échange La Jeunesse devient don Quiros, le Don Quijote du pays d’Apt, et lui, le marquis, son Sancho Pansa.

Le Sud, la Provence, l’esprit carnavalesque, grâce à Sade sont montés à Paris sous la Révolution. C’est dans le ventre de Vincennes et de la Bastille, c’est sous l’Ancien Régime que Sade devient Sade  mais tout, ou quasiment tout, ce qu’il publie, il le publie pendant la Révolution dont, pour moi, il est la grande tête comique et là aussi avec un courage remarquable il élabore ses grotesques.

Oui, j’éprouve beaucoup de compassion, de tendresse et d’admiration pour l’homme Sade et l’écrivain est pour moi un des plus grands romanciers français.

 

 

L’excellent livre de Marie-Paule Farina 

Marie-Paule Farina, Sade et ses femmes, correspondance et journal

Edi­tions Fran­çois Bou­rin, Paris, 2016, 298 p.

ISBN-13: 979-1025201855

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